La puissante créature
L’appel de la création
Depuis toujours, une force me traverse. Elle ne se voit pas, mais elle m’habite, me fonde, me façonne. Le besoin de créer est là, planté en moi comme un arbre millénaire, enraciné dans la chair et l’âme. Peu m’importe le médium — danse, image, film, écriture, musique, performance — tant que le feu peut jaillir, tant que l’élan peut s’incarner.
L’inspiration me visite comme une pluie d’étoiles, parfois douce, parfois torrentielle, mais sa source jamais ne se tarit. Mes journées sont trop courtes pour accueillir tout ce qui me traverse : idées, visions, inventions… Chaque pensée devient matière, chaque émotion, un souffle à sculpter d’architexture. Inlassablement, j’invente, j’élabore, je confectionne, tel un artisan d’art, acharné, minutieux et travailleur.
L’arbre semeur, figure du créateur
Je suis semblable à l’arbre au seuil de l’été, généreux, offert, qui sème au vent des milliards de graines d’espoir. Il est planté là, majestueux ; ses racines sont invisibles, mais elles le poussent vers le céleste. Il semble être configuré pour cela.
Moi aussi, je suis de cette nature-là : j’ai semé des milliers de mots, des gestes dansés, des images partagées ou exposées, comme autant d’éclats de mon être d’artiste. C’est ainsi. Il semblerait que je sois né pour cela : pour faire naître, faire vibrer, faire émerger. J’ai une âme d’artiste, comme d’autres ont une âme de combattant ou de prêtre. Pour moi, la création artistique, c’est feu, vocation, sacerdoce, évidence; ma somptueuse et incontournable destinée.
Le geste créatif comme offrande
Créer, c’est jeter des bouteilles à la mer du monde, sans savoir où elles échoueront. Dedans, je glisse des fragments d’âme, des éclats de lumière, des graines d’éveil. Peut-être qu’un jour, l’une d’elles touchera un cœur, fera grandir une pensée, nourrira un silence, allumera le désir. Chaque œuvre porte l’espoir qu’une graine germe quelque part, touche quelqu’un, devienne quelque chose de grand, d’original, d’unique. Une œuvre qui ne laisse pas indifférent, qui existe juste pour la beauté du geste. L’œuvre existe pour elle-même, pour le sens esthétique ou stylistique, pour l’élan pur et brut. Avec ce mouvement créatif, j’existe sans forcément rechercher la reconnaissance.
Je laisse mes empreintes sur la grande fresque humaine. Je laisse traces, comme on déposerait des cailloux de lumière sur le chemin des nuits. Je crée comme on offre un cadeau, et participe ainsi de la transmission entre humains, par un fil de lumière tendu vers l’avenir, infiniment.
La création comme nourriture intérieure
Lorsque je crée, je suis nourri. Mon corps oublie la faim, mon esprit s’apaise, mon cœur se gorge de ce sang-là et se contracte et se dilate. Vivre pour créer. La création m’apporte ce dont j’ai besoin — souffle, densité, élévation. Elle est mon pain intérieur, mon vin et qui m’enivre. Je suis comme rassasié de lumière, comme avec du pain complet et noir.
Même dans les jours ternes, elle vient me visiter. Ô nourricières nostalgies, ô tristesses et mélancolies créatrices ! Jubilatoires sensations. Ô joie ! Créer, pour moi, est vital, organique, presque mystique. C’est un élan enfantin qui vient de loin, il me traverse, corps et âme. Mon bain de jouvence !
Je me sens rassasié d’essentiel, comblé, comme envahi d’une intense excitation joyeuse. La création m’apporte ce dont j’ai besoin. Elle est mon pain quotidien, mon eau pure, mon souffle séculaire.
L’état de grâce
Dans l’acte créateur, tout s’ouvre. La fontaine coule, et l’eau s’écoule - vive, fraîche et limpide - surprenante de vie. Je te bois, ô source inspirante, et je deviens ruisseau dans la clairière, fleuves impassibles, visions océanes : une mathématique bleue, ma mémoire des étoiles…
Je remercie les fées penchées sur mon berceau, les muses invisibles, les forces qui me dépassent. Lorsque je crée, je me sens démultiplié, immense, habité par un souffle sacré. Je ne suis plus uniquement moi : je suis lien avec les ancêtres et mes descendants, le sang chaud, je suis la respiration du monde, sa conscience.
Je rends grâce à cette puissance invisible qui nous dépasse. Sur les ailes du temps, je suis poussière d’étoile, l’apport d’un ailleurs assurément astral. Lorsque je crée, je ne suis plus seulement moi : je suis vaste, traversé, élevé, relié — habité par le mystère et sa puissance !